paru dans CORSE MATIN du 19 octobre 2022



Divagations, maladies, fraudes aux aides agricoles. ce dispositif cylindrique en céramique. Appelé « Bolus Électronique ››. serait la solution tout indiquée à de nombreuses problématiques en lien avec l’élevage. C’est en tout cas le choix privilégié par le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire en ce qui concerne les cheptels de bovins dans l’île. D’abord pour prévenir la prolifération de la tuberculose bovine, maladie présente en Corse. et ensuite afin de pouvoir mieux identifier les animaux, chaque bovin devra être « équipé ›› de cette puce électronique dès la fin de l’année 2022.

Obligation effective en 2026
Largement développé en Espagne. ce dispositif n’est pas encore très répandu en France ,mis à part pour suivre les troupeaux atteints de maladies. Une vaste opération va être lancée par la direction régionale de l’alimentation. de l’agriculture et de la forêt (Draaf) dès le mois de décembre en Corse pour déployer le Bolus auprès des éleveurs volontaires. Parallèlement à cette mise en place. une nouvelle réglementation interdisant 1’accès aux abattoirs à tout bovin non équipé du dispositif fait son apparition. Sachant que |’État tolère un délai de mise en œuvre de trois ans sous certaines conditions. ce qui rend l’obligation effective à l’horizon 2026.

Le principe est simple et indolore : le Bolus est ingéré par l’animal et s’installe par gravité dans le rumen de la vache, autrement dit. son premier estomac. Il va y demeurer toute sa vie et sera récupéré lors de l’abattage. Il peut être contrôlé. comme la puce d’un animal de compagnie. Grâce à un bâton de lecture qui renvoie le code d’identification de l’appareil. La campagne de pose va s’opérer sur une armée minimum, précise Lia Bastianelli, cheffe du projet identification – Bolus à la Draaf de Corse. Le Bolus, dont la pose est effectuée et prise en charge par 1’État, permet d’améliorer l’identification des animaux.

Même un animal qui aurait perdu une ou deux boucles aura toujours son Bolus, ce qui permettra de retrouver son propriétaire et son historique sanitaire. Il ne sera plus possible également de modifier l’identification d’un animal, comme lors de vols de bovins, en débouclant et en rebouclant l’ animal avec de nouvelles boucles. » Le choix de l’île comme région d’implantation du dispositif s’est fait en raison du caractère spécifique des élevages corses. Une pratique à majorité extensive qui s’accompagne d’une transhumance ,et parfois d’une libre circulation des troupeaux favorisant la perte; des boucles d’identification auriculaires et des vols de cheptels.
Critère d’éligibilité aux aides agricoles
« Nous allons débuter la campagne auprès des éleveurs dès le mois de décembre ,commune par commune, reprend la cheffe de projet, Les éleveurs seront contactés individuellement pour se voir proposer un rendez-vous. La priorité pour nous est d’équiper les bovins éligibles aux aides couplées bovines puisque, sans Bolus au 15 octobre 2023, aucun éleveur ne pourra toucher les aides Pour 2023, on estime devoir équiper un peu moins de 30 000 bovins, un nombre qui correspond aux cheptels composés de tout ou partie de bovins éligibles. ›› Au total, soixante mille bovins sont déclarés dans les bases de données mais les autorités estiment qu’une partie d’entre eux ne seraient pas équipés car « soit ils sont fictifs, soit ils divaguent et n’ont donc pas de propriétaire sollicitant la pose d’un1 Bolus, soit ils seront abattus car l’éleveur souhaite arrêter ce type d’élevage. »
Si la Draaf précise qu’il n’y a aucune obligation à équiper son troupeau, pour l’éleveur, la perte économique constitue un réel risque puisqu’aucun animal non pucé ne sera accepté à terme dans un abattoir de l’île. De plus, le Bolus deviendra obligatoire en 2024 ou 2025 pour tout éleveur qui souhaite toucher l’indemnité compensatoire de handicaps naturels {ICHN}, une aide qui s’applique lorsque les conditions de productions sont plus difficiles qu’ailleurs, notamment en raison de contraintes naturelles.
Des contrôles facilités
Le contrôle des animaux présentés à l’abattoir sera ainsi simplifié, mais ce sera aussi le cas des contrôles administratifs sur le terrain portant sur l’identification des cheptels. « Le contrôle de l’existence des bovins n’était pas. jusqu’à présent, pratiqué de manière systématique. observe Lia Bastianelli. À ce jour; un travail est en cours entre les services de l’État et les BDE (Établissement départementaux d’élevage) pour mettre en place davantage de visites sur les exploitations, en particulier celles pour lesquelles des anomalies sont constatées. Le Bolus fait partie des outils permettant de renforcer le système d’identification des bovins. C’est un point important car il a parfois été constaté, dans certains dossiers d’éleveurs, I ‘existence de bovins présents dans les bases de données mais absents sur l’exploitation. »

Ce nouveau dispositif d’identification est donc censé régler la problématique des fraudes et permettre de « concentrer l’enveloppe des aides de la PAC (Politique agricole commune) sur des éleveurs engagés dans une démarche de développement technico-économique et sanitaire de leur troupeau et qui valorisent leur production bovine corse », conclut la cheffe de projet. Il faut comprendre que l’enveloppe d’aides est fermée, c’est- à-dire que le montant est fixe et divisé par le nombre d’éleveurs éligibles toute espèce confondue. Depuis la mise en place de cette aide en Corse, le nombre de bovins a énormément augmenté, réduisant mathématiquement les aides allouées aux autres filières, sans pour autant générer plus de viande bovine valorisée à la vente. Dernier point, et non des moindres. le Bolus pourra permettre de différencier plus spécifiquement les animaux qui transhument de ceux qui divaguent à l’état sauvage, puisque ces derniers ne seront pas équipés, réduisant ainsi le risque sanitaire qu’ils représentent.
NICOLAS WALLON


« Dans l’esprit populaire, éleveur est égal a voleur, déplore Cyril Caria, éleveur bovin installé sur la commune de Linguizzetta. La grande majorité des éleveurs essayent de faire leur travail correctement. On a de beaux produits et on gagne notre vie. Nous essayons de redorer l’image de notre filière. Je suis président d’une association d’éleveurs. Nous sommes une vingtaine et appliquons la même charte de qualité. Ça nous permet d’être réguliers sur la qualité des produits. ››

« Redorer l’image de la filière ››
Pour lui. l’implantation du Bolus n’est pas une mauvaise chose. Il espère qu’i1 sera un argument supplémentaire pour prouver toujours plus la bonne volonté des éleveurs, aussi bien vis-à-vis de la population que de l’État. « À cause de l’image ternie de notre filière, on doit toujours se justifier On va devoir être encore plus irréprochables et c’est un atout d’identification supplémentaire qui va mettre fin, pour nous, au vol d’animaux. On espère pouvoir redorer I ‘image de notre profession », ajoute-t-il. Cyril Caria attend également, qu’avec cette nouvelle mesure, l’État sera plus « apaisé » et réduira ses contrôles. « Il est important pour nous de réduire la pression en matière de suspicion de fraudes. .Il y a beaucoup trop de contrôles. Notre effort est un message positif il faudra ensuite que chacun de son côté joue le jeu. ››

Du côté de Serra-di-Ferro, sur l’exploitation bio de jacques Abbatucci, même son de cloche. « J’ai d’ores et déjà fait la demande pour qu’on programme l’installation des Bolus sur mon exploitation. signale-t-il. j’ai trois cents vaches en extensif c’est très important pour moi. Il faut montrer patte blanche, c’est la meilleure chose que l’on puisse faire pour la filière. Nous allons éviter toutes les médisances et mettre fin à la triche et aux problèmes sanitaires ››.
« Il faudrait plutôt développer la filière ››
Pour d’autres éleveurs, l’application du Bolus est vue comme une mesure « destructrice » pour la filière, voire un moyen d’y mettre un terme. « Plutôt que de régler les problèmes, on cherche à supprimer la filière, lance Joseph Colombani, agriculteur et président de la chambre d’agriculture de Haute-Corse. Au lieu de venir taper sur les doigts des éleveurs, on devrait les rendre moins dépendants aux primes en développant un projet global autour de la production bovine en Corse. Aujourd’hui’, nous importons 80 % de la viande bovine consommée dans l’île alors que nous pourrions mieux structurer la filière, comme cela a déjà été fait pour la viticulture et l’agrumiculture par exemple. Je préférerais une réflexion positive plutôt que destructive. ›› Sa crainte est de voir au fil du temps le nombre d’éleveurs diminuer, trop contraints par les réglementations et des systèmes trop lourds à mettre en place. Il pointe notamment du doigt le manque d’équipements, d’organisation du marché. de problèmes de tarifications et de fonciers et dénonce la discrimination faite à l’encontre des éleveurs corses à travers cette mesure. « il n’y a qu’en Corse que les aides vont être conditionnées à l’implantation du Bolus, c’est discriminatoire ! Les problèmes sanitaires sont pointés du doigt mais ils sont infimes. La filière bovine a des problèmes qu’il est important de régler et nous avons fait des propositions en ce sens. Il y a les problèmes de divagation sauvage, du nombre de bovins déclarés par rapport à la production de viande qui en résulte. Il faut arrêter de dire que si la filière ne se développe pas c’est parce que les éleveurs sont des fraudeurs .’ »
« Pas vraiment sans risque pour l’animal ››
Joseph Colombani appuie sa position sur d’autres éléments, comme celui de la souffrance animale. « Implanter un Bolus est un acte vétérinaire qui nécessite, pour ne pas prendre de risque, de bloquer l’animal. Or. Il ya très peu d’exploitations chez nous équipées de systèmes de blocage. Si on introduit mal le dispositif l’animal peut en mourir. C’est déjà arrivé chez nous De plus, si la première implantation est financée par 1’État, celles des veaux des années suivantes seront probablement à la charge de l’éleveur ce qui engendre des frais vétérinaires supplémentaires. » Il pointe également du doigt l’absence de réflexion sur les opérations d’identification pérenne généralisée (IPG) menées par les chambres d’agricultures et la nécessité de s’équiper de bâton de lecture de Bolus, des surcoûts pour les vétérinaires et les institutions alors que d’autres systèmes d’identification, moins onéreux et basés sur l’ADN des animaux. auraient été proposés. Une opposition à la démarche du ministère qui vaut à la chambre d’agriculture de Haute-Corse d’avoir d’ores et déjà saisi un avocat pour dénoncer son caractère discriminatoire.
N.W.

