histoire-tests

Saviez-vous que :

  • Un même couple se retrouve parmi les ancêtres de tout le village ?
  • Charles Bonavita, né à Carticasi, est devenu un grand industriel brésilien ?
  • une famille, venue d’un autre village, a construit une grande maison, puis s’est dispersée sans l’avoir jamais vraiment terminée ?

La rubrique histoire est l’oeuvre d’Alain BRIAND

Préambule

Retracer l’histoire d’un village, quel qu’il soit, est, a priori, une tâche difficile et redoutable.

  • Difficile, parce que les documents, les preuves, les traces se raréfient au fur et à mesure qu’on remonte le temps, pour en venir à des hypothèses plus qu’à des faits avérés.
  • Redoutable, parce qu?on n’est pas à l’abri d’une mauvaise interprétation, d’une affirmation malheureuse.
  • Je vais donc commencer par demander l’indulgence des lecteurs. Qu’ils ne m’en veuillent pas de mes erreurs ou insuffisances, mais je leur demande, au contraire, de bien vouloir me faire bénéficier de leurs rectifications ou compléments. Cette chronique doit permettre, à tous ceux qui le souhaitent, de participer.
    Je tiens aussi à remercier d’ores et déjà celles et ceux qui m’ont apporté leurs connaissances, leurs témoignages, leurs sentiments, comme Ursule Agostini-Terramorsi, Jojo Tomasi, Dominique Calzarelli, Jean Calzarelli, en espérant ne pas les trahir.

Où et quand commence cette histoire ?

C’est l’histoire d’un village, comme il y en a des centaines, des milliers, un peu partout. Sauf que celui-ci est en Corse, en montagne, tout au bout d’une route restée longtemps confidentielle

Origine du nom

Il s’appelle Carticasi. Sur l’origine de son nom, les avis divergent.

Le mot « casi » désigne les maisons, la plupart des avis s’accordent là-dessus. Mais le mystère vient de « carti ».

Une explication trop terre à terre semble un peu farfelue : ça signifierait « maisons de carton » ! Comme les maisons d’ici ne sont pas moins solides que dans les autres villages corses, on ne voit pas pourquoi on leur appliquerait ce qualificatif peu flatteur !
Une seconde hypothèse parle de « maisons de la charte », donc liées par un pacte.
Une troisième parle de « alti casi » (voir plus loin), les maisons d’en haut, ce qui convient bien à la situation en montagne, à près de 900 m d’altitude.
Je dois mentionner ici une hypothèse originale et différente, formulée par un éminent enfant du village, hypothèse née du grec, langue de la religion aux VI ème et VII ème siècles. « Kartoi kasis » signifierait « moines tondus », ce qui ferait ici référence à une présence religieuse très ancienne.
Par ailleurs, précise le même, les carticasinchi ont longtemps nommé leur village « a ghjura carticasinca », ce qui laisserait entendre qu’il n’y avait pas UN, mais un ENSEMBLE de villages, une collectivité avant la lettre.
J’ajoute enfin que les cartes anciennes ne nous aident guère ! En effet, voici les mentions que l’on trouve successivement sur des cartes de :

Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve ?
Et j’ai gardé le meilleur pour la fin .

Sur des cartes de 1898 et 1914, c’est le désert total entre San Lorenzo et Sermano .

En tout cas, cela prouve bien, s’il en était besoin, que le village s’est en effet toujours tenu à l’écart des événements, tout au bout de sa (mauvaise) route .
Alors, certains en déduisent que ce village n’a pas d’histoire, parce qu’il ne s’y est rien passé d’extraordinaire.

Peut-être qu’il n’a jamais croisé l’Histoire, avec un grand « H », mais des histoires, il en est cousu ! Demandez à Dominique si ce n’est pas vrai .
Il y a d’autant plus d’histoires qu’il est toujours resté à l’écart des grandes routes, même encore aujourd’hui.

Pour le trouver, il faut commencer par prendre une bonne carte et bien chercher : vous ne risquez pas de tomber dessus par hasard ! Ce sera d’ailleurs la même chose si vous décidez de prendre la route pour lui rendre visite .

De ce fait, les habitants ont vécu entre eux durant des siècles, sans le journal, la télévision ou le téléphone, avec tout ce que ça suppose de solidarité, de débrouillardise et d’histoires d’alcôves .

La région

Aux plans culturel, traditionnel et économique, la commune de Carticasi a toujours fait partie de la Castagniccia, comme en témoignent les forêts de châtaigniers qui l’entourent, et les vieux séchoirs aux murs et plafonds noircis dans de nombreuses maisons.

sechoirAu plan administratif, elle fait aujourd’hui partie du canton de Bustanico, donc de la région du Boziu. Pour nous en tirer élégamment, nous la situerons dans le cadre de la « Pieve » de Vallerustie laquelle comprend les 7 communes suivantes :

Aïti, Cambia, Carticasi, Erone, Lanu, Rusiu et San Lorenzu.

Ce choix est justifié par l’appréciation que les Pieve corses très anciennes entités administratives correspondant aux paroisses sont San Petronebien délimitées géographiquement et leurs limitesgénéralement commandéespar la configuration du relief.

Ainsi, la Pieve de Vallerustie est une vallée d’altitude bien délimitée sur ses quatre côtés par l’arête des montagnes, dont le San Petrone qui la domine au Nord-Est.

Une petite interrogation, au passage, sur la signification de ce nom de « Vallerustie ».En l’absence, pour l’instant, de tout document probant, il est possible d’avancer quelques éléments d’explication. Il se décompose en deux vocables : « valle » – le vallon, la vallée et « rustie ».

C’est ce dernier mot, qui permet au moins deux interprétations très différentes :

  • soit il désigne, d’une façon générale, tout ce qui peut être rôti, mais, en particulier, la châtaigne. Ce qui peut nous confirmer dans l’appartenance de cette région à la Castagniccia ;
  • soit il dérive du latin « rustica », qui signifie sauvage, farouche.

Au-delà de toute caricature, cette étymologie me semble juste, en ce sens qu’elle décrit bien le côté « à l’écart » des grandes routes, donc des voies de circulation des hommes et des influences, qui caractérise cette région, encore aujourd’hui, dans une certaine mesure.

Le village

Pour les présentations officielles, laissons parler les autorités municipales : La commune de Carticasi elle-même (1279 hectares) est limitée, approximativement, au Nord par le ruisseau de Vecchiale et la Punta Di Novalella ; au Sud par la Punta Di Cerio et les monte Muffaje ; à l’Ouest par le San Cervone ; à l’Est par le monte Callerucciu culminant à 1 484 mètres. Elle est traversée sensiblement d’Est en Ouest par la rivière de la Casaluna.

Au Nord, son horizon est délimité par la chaîne de crêts composée de la Punta Castellari, le monte Trepidi et la Punta Mazzarcello.C’est un vrai village de montagne : une altitude moyenne à 890 m, avec un minimum à 652 m et un point culminant à 1697 m !
Pour prendre quelques repères sur la carte, le village de Carticasi se trouve (par la route, pas à vol d’oiseau !!) à 70 km au sud de Bastia, à 30 km au nord-est de Corte, et à 25 km au sud-est de Ponte-Leccia, la « ville » la plus proche.
Le paysage est marqué par la présence paisible et protectrice du San Petrone, culminant à 1767 mètres et distant de 25 à 30 kilomètres.Sa configuration est typique des villages de bergers en montagne : posé sur une crête, il offre un ensemble de maisons groupées primitivement en « Pughjale » (promontoire) et composé, de façon générale, de constructions anciennes plutôt basses, aux murs de pierres fauves et aux toitures de lauzes. Toutefois, l’une d’elle présente un contraste particulier par sa hauteur et son étroitesse d’où son appellation « A Torra » (La Tour).

En redescendant la pente naturelle du village, on rencontre l’église actuelle, avec son « Campanile » élancé qui fait pendant avec « A Torra ». Je précise : l’église actuelle, parce qu’elle ne figure pas dans les anciennes descriptions. Un texte du XVIème siècle fait allusion à une église dite de l’« Annunciata » du côté de la chapelle San Stefanu (dans le cimetière actuel).

Puis, plusieurs maisons accrochées les unes aux autres : le Casone – comme une épine dorsale « Umbria e Sulana » (côté ombre et côté soleil) , descendent jusqu’à la place du village et sa fontaine traditionnelle (mais « seulement » centenaire !), en pierre, véritable carrefour des voies de desserte internes et externes du village. Sur la pente opposée, le cimetière communal a été édifié autour d’une chapelle romane, San Stefanu, sensiblement à l’écart du village actuel.

A ce propos, il serait intéressant de pouvoir apprécier l’évolution dans la configuration du village au fil du temps. Il n’y a, hélas, que peu de documents. Mais le cadastre napoléonien, dressé de façon extrêmement précise, en 1860, nous permet au moins un parallèle avec l’état actuel.

Le premier constat porte sur le fait que les parcelles de terrains se retrouvent encore largement aujourd’hui, dans la même configuration.

En 1860, le haut du village (a cima) est encore très peuplé, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Le château d’eau, bien sûr, n’existe pas. Par contre, la Tour est déjà là. Plus bas, le Casone n’est pas complet : une rupture dans la partie inférieure est en fait un passage transversal, aujourd’hui encore présent, mais coiffé d’une voûte, où jouent souvent les enfants, en été, à l’abri des intempéries.

A propos du Casone, il est important de noter que, à l’époque, toutes les familles principales du village s’y trouvent représentées. Les maisons y sont souvent coupées en deux, dans le sens longitudinal, les propriétaires occupant soit le côté « umbria », soit le côté « sulana ». Par ailleurs, la rue est, en 1860, côté « sulana », ce qui n’est plus aujourd’hui, qu’un passage intérieur, très récemment dallé, la rue actuelle n’étant alors qu’un petit chemin.

Toute la partie « basse » du village est plus récente. Elle ne s’est développée qu’à partir du moment où la crainte des intrusions plus ou moins barbares s’est estompée.

Il faut aussi rappeler que la route qui vient de la vallée nord, donc de Cambia, s’arrête là, au centre du village ! Pour continuer sur Bustanico, seul existe un sentier, emprunté (et sans doute tracé) par les bergers, dans leur transhumance vers la plaine, du côté de Pancheraccia.

Voilà pour le décor. Mais comment les hommes sont-ils arrivés là ?

Les carticasinchi

Au risque de beaucoup décevoir, je laisserai de côté, pour l’instant, toute tentative de reconstitution du passé de Carticasi de la préhistoire jusqu’au XVIème siècle, à peu près. Je ne dispose, en effet, à ce jour d’aucun élément fiable sur lequel m’appuyer.

Tout juste oserai-je évoquer deux ou trois idées très rapides :

  • il n’y a pas un, mais plusieurs villages, qui vont soit coexister, soit se succéder sur l’ensemble du site entre la pointe de l’éperon rocheux « a cima » à l’ouest (où se trouve aujourd’hui le château d’eau), et les hauts contreforts à l’est (après la maison de Dominique et Batti Calzarelli).
  • il existe vraisemblablement des vestiges, des traces du passé, qu’il conviendrait de mettre en commun.

A l’époque « moderne », que peut-on constater ? Par exemple, les documents d’état civil, de 1750 environ à nos jours, montrent que les deux noms de famille les plus répandus dans le village, et de loin, sont TERRAMORSI et ORSINI, et ils semblent y être présents depuis très longtemps. La similitude s’arrête là, car autant le nom ORSINI est répandu dans toute la Corse et bien au-delà, autant il semble bien que le nom TERRAMORSI soit apparu à Carticasi. J’en veux pour preuve que, à ce jour, tous les porteurs de ce nom, où qu’ils soient aujourd’hui, se rattachent à cette souche. C’est d’ailleurs le seul cas.

Sur le continent, l’usage des noms de famille tels que nous les connaissons, s’est fixé depuis 5 à 600 ans environ. Il semble qu’en Corse, seuls les noms des nobles et des notables soient aussi anciens. Les registres ne généralisent l’usage du patronyme que dans la deuxième moitié du XVIII ème siècle. Je parle là, évidemment, de traces écrites. Qu’en était-il au plan oral ? Il est très difficile de le savoir. On notera par ailleurs que cela coïncide avec le « passage » de la Corse sous autorité française, sans qu’il y ait toutefois de rapport direct.

A propos des registres, il faut rappeler qu’ils n’ont jamais été consignés en langue corse. Celle-ci est en effet une langue orale, et ne prend sa forme écrite que très récemment. Jusqu’au début du XVIII ème siècle, les très rares registres disponibles sont tenus en (mauvais) latin, par les curés locaux. Puis, de 1750 à 1850 environ, ils sont rédigés en toscan, langue correspondant à l’italien actuel. Après 1850, ils sont rédigés en français.

Avant la généralisation de l’emploi des patronymes, un individu, en Corse comme ailleurs, était désigné par un prénom, en général suivi de « fils de … », qui servait à différencier tous ceux qui, dans un même village, portaient le même prénom. Ceci explique également que des prénoms rares soient, encore de nos jours, très répandus dans certaines familles, la tradition étant longtemps respectée de donner au nouveau-né le ou les prénoms de ses grands-parents (on ne donnait jamais à un enfant le prénom d’un proche vivant). L’habitude d’identifier la famille proche par un nom générique s’est instaurée petit à petit.

Sur le continent, ce nom, qui s’est fixé peu à peu, avec parfois des variantes accidentelles, provenait souvent d’un nom de lieu, village souche de la famille en question, d’une particularité physique ou enfin d’un prénom.

En Corse, c’est cette dernière origine qui est, de très loin, la plus répandue (Mattei, Albertini, Pasqualini, Mariani, Stefani, Franceschi, etc), même si l’on trouve aussi des noms d’origine géographique (Calzarelli, Piobetta, Saliceti, ) ou liés à des particularités physiques (Rossi, Biancu ).

Voici d’ailleurs, pour Carticasi, l’origine et la signification possibles (il faut toujours rester prudent dans ce domaine ) des principaux noms de famille :

  • ALBERTINI: ce patronyme porté par environ 1% des insulaires, dérive du prénom Albertu. Albert signifie «noble et brillant». Pour Carticasi, le nom vient de Piedipartino, en passant par Taglio-Isolaccio, mais le berceau reconnu de tous les Albertini de Corse serait Albertacce, dans le Niolu.
  • ANGELI : vient du prénom Angelu. Ange signifie «messager ». Dans la région, le nom vient d’Erone.
  • BARIANI : Le nom est porté en Corse, mais on le rencontre aussi dans le nord de l’Italie, notamment en Lombardie.
    – soit il désigne celui qui est originaire de la commune de Bariano (Lombardie, province de Bergame), éventuellement de Castelnovo-Bariano (Vénétie).
    – soit il provient d’une altération du surnom « variani », qui désigne un métis, issu d’origines variées. Ce dernier nom se rencontre en Sardaigne, ce qui pourrait être une origine possible.
  • BIAGGINI : Diminutif de Biagio (ou Biaggio), nom de baptême italien correspondant au prénom Blaise. Autres diminutifs : Biagelli, Biagetti, Biaggelli, Biaggetti, etc. Pour Carticasi, le nom viendrait de Favallelo.
  • BONAVITA : On le trouve en Savoie, sous sa forme Bonnevie. Il prend sa forme souche en Italie et en Corse. C’était sans doute au Moyen Âge un nom de baptême destiné à porter chance au nouveau-né.
  • CALZARELLI : Plusieurs hypothèses. Pourrait désigner celui qui fait les chaussures, le cordonnier, ou, au contraire, celui qui va pieds nus. Pour Carticasi, le nom viendrait de la tour de Calzarellu, dans la région de Prunelli-di-Fiumorbu, là où le Fiumorbu se jette à la mer. Il faut toutefois noter que les Calzarelli de Carticasi venaient d’Erone.
  • DONSIMONI : Nom peu répandu à Carticasi, il vient du prénom Simon. Dans la région, il viendrait de Piedicroce.
  • GUELFUCCI : Ce patronyme, présent depuis un siècle (origine Sermanu), vient du vieux prénom Guelfuccio, avec le sens de «sage».
  • MATTEI : Du prénom Matteu, forme corse de Mathieu. Nom de baptême illustré par l’apôtre et évangéliste, qui symbolisait l’homme dans son rapport avec Dieu. Le nom vient de l’hébreu Mattai (mattay qui vient lui-même de mattithyahû= cadeau de Yavhé) qui a donné le grec Matthaios (latin Matthaeus).
  • ORSINI : Un des noms les plus répandus, en Corse comme en Italie, c’est un diminutif de Orso, nom de personne d’origine latine (URSUS= ours). Même si quelques saints ont porté ce nom, il semble que Orso se soit surtout développé en Italie du nord, grâce à l’idée de force, symbolisée par l’ours. Le nom était sans doute donné à un nouveau-né, souvent le premier garçon, pour lui porter chance, et lui donner la force tranquille de l’ours.
  • RENUCCI : La terminaison en « ucci » pourrait suggèrer quelqu’un ou quelque chose de petit, avec, éventuellement, une nuance péjorative. Dans cette hypothèse, cela pourrait désigner, un peu par moquerie, un petit roi, un roitelet, quelqu’un qui se prendrait pour plus important qu’il n’est .
    Par ailleurs, ce pourrait aussi être un diminutif construit sur le vieux prénom Rinuccio, qui correspond à René, avec la même étymologie : « re né », soit né à nouveau, désignant quelqu’un qui commencerait une nouvelle vie.
    Ce patronyme, présent dans toute la Corse, pourrait être originaire de Ciamanacce.
  • ROCCHI : Du prénom Roccu, Roch, du latin rubeus : «roux». Pour Carticasi, le nom vient de Rusio.
  • SABIANI : Patronyme apparu depuis 1800 environ, originaire du Niolu, forme corse de Sabin, du prénom Sabianu. Les Sabins, peuple libre de l’Italie antique, ont défié Rome 700 ans avant Jésus-Christ. Pour Carticasi, le nom vient de Casamaccioli, dans le Niolu.
  • SAROCCHI : Vient des prénoms Cesaru, abrégé en Sar (César dérive d’un mot étrusque, avec le sens de «dieu») et Roccu. Pour Carticasi, le nom vient de Rusio.
  • SANSONI – SANSONETTI : Le patronyme correspond à Samson, nom hébreu illustré par un héros biblique, adopté comme prénom. Sous cette forme, on le rencontre en Normandie (50, 76), mais aussi en Italie, en particulier en Vénétie. Autres formes italiennes : Sansone (Italie du Sud et Piémont), Sansoni (Lazio, Toscane, Nord), Sanzone (Sicile), Sanzoni. Diminutifs: Sansonetti, Sansonnetti (Corse).
  • TADDEI : Le nom est fréquent en Italie, en particulier en Toscane, ainsi qu’en Corse. C’est le pluriel filiatif de Taddeo, rencontré pour sa part comme patronyme surtout en Campanie. Il s’agit d’un nom de personne, équivalent du français Thaddée (origine incertaine, sans doute l’araméen tadday=celui qui est nourri, mais on pense souvent à l’adaptation d’un nom grec dérivé de theos=dieu). Thaddée est l’un des douze apôtres, appelé aussi Jude. Pour Carticasi, le nom vient de Bustanicu.
  • TERRAMORSI : Deux explications suggérées :
    – soit Terram Orsi : la terre des ours, désignant les premiers habitants d’une terre où l’on trouve des ours ou, de façon plus symbolique, des filles ou fils d’ours, par allusion à des chamans corses .
    – soit une déformation du nom de Saint Elme ou Erasme, martyr du IVe siècle, dont le nom italien, Sant Erasme, aurait donné la forme abrégée T’erasm, puis T’eram, associé au surnom Orsi, très répandu en Corse et en Italie où il a donné le prénom masculin Orso, le féminin Orsola et le nom Orsini .

Pour en revenir aux statistiques et compléter le tableau, voici, pour Carticasi, la répartition des 10 noms de famille regroupant le plus grand nombre d’individus de 1750 à nos jours :

Rang

NOM

Nombre de

personnes

1

TERRAMORSI

320

2

ORSINI

313

3

RENUCCI

103

4

BARIANI

93

5

CALZARELLI

87

6

BONAVITA

77

7

MARJ (MARI)

76

8

MARCELLI

70

9

SERPENTINI

52

10

ROCCHI

48

Comme on le voit, après les TERRAMORSI et les ORSINI, ceux qui reviennent le plus fréquemment sont RENUCCI, BARIANI, CALZARELLI. A eux cinq, ces patronymes regroupent plus de la moitié des carticasinchi depuis les origines.

Une hypothèse affirme que des Terramorsi seraient arrivés les premiers (hypothèse notamment défendue par des Terramorsi ).

On peut, à cet égard, remarquer que le nom de Terramorsi est resté très rare en Corse, jusqu’au milieu du XXème siècle, en dehors de Carticasi. C’est même le seul dans ce cas.

Donc, vers le XVIème siècle, des Terramorsi vivraient en Balagne (à Cateri en particulier). Impliqués dans une vendetta, une « pace » (pacte de paix) les contraint, pour mettre fin à la vendetta, à l’exil vers les « alti casi » – les « maisons hautes » – terme qui pourrait avoir donné, par déformation, le nom de CARTICASI. Ils seraient ainsi les fondateurs de Carticasi, ou presque, puisque la même hypothèse ajoute, pour être tout à fait honnête, qu’ils auraient trouvé là quelques bergers dans leurs cabanes, à l’est et au-dessus du village actuel, au lieu-dit « cavale reghja », dans la montagne, et que ces bergers seraient des Orsini. Rappelons, au passage, que, contrairement au nom de Terramorsi, le nom de Orsini est très répandu en Corse et en Italie. On peut ainsi penser que les Terramorsi peuvent provenir d’une seule souche, alors qu’il ne peut en être de même pour les Orsini, même ceux qui sont au village depuis des générations.

Du fait de la stabilité des habitants depuis toujours dans leur village d’origine (tout au moins jusqu’aux deux guerres mondiales, qui ont marqué en Corse comme sur le continent l’importance de l’exode rural), il est mathématiquement obligatoire que les familles installées là depuis 4 ou 500 ans soient liées par un ou plusieurs cousinages, d’autant qu’il n’était pas rare, comme chez les Orsini, que des homonymes se marient entre eux. Il faut se souvenir à ce propos que les mariages, jusqu’à une date récente, étaient, la plupart du temps, « arrangés » pour des raisons de patrimoine, ou d’intérêts divers.

Sur Carticasi, ce cousinage a été facilement démontré par le dépouillement des registres d’état civil. Mais la principale surprise, à ce sujet, a été de retrouver, dans la généalogie de tous les descendants (à une exception près ) de carticasinchi vivants aujourd’hui, le même personnage. Il s’agit de Gianpasquino ORSINI, et de ses deux épouses successives, la seconde étant Stella Maria BARIANI, qui vivaient entre 1740 et 1800. Tous les ont dans leurs ancêtres, au moins une fois, le record étant détenu, à tout seigneur tout honneur, par Jean Renucci, Monsieur le Maire, qui les a cinq fois parmi ses ascendants. Ils auraient donc pratiquement à eux seuls peuplé le village, ce qui semble improbable, puisque, à cette époque (recensement de 1771), le village compte plus de 180 habitants. Il faut noter que, si cette particularité est la plus spectaculaire, d’autres liens unissent les familles de descendants de carticasinchi deux par deux, vérifiant ainsi que le village a vécu en autarcie pendant des siècles.

On peut aussi constater que le fait, pour un habitant d’aujourd’hui, de s’appeler Orsini, Terramorsi ou Taddei, par exemple, ne signifie pas que son ascendance soit composée uniquement d’Orsini, de Terramorsi ou de Taddei. Bien au contraire, statistiquement, le nom dominant (c’est-à-dire celui qui revient le plus fréquemment parmi les ancêtres) est souvent autre que celui porté par le descendant. Tel Orsini comptera ainsi plus de Terramorsi ou de Mari que d’Orsini parmi ses ascendants. D’ailleurs, en fait, chaque famille compte au moins un représentant de tous les noms possibles sur Carticasi, ce qui est heureux, pour limiter la consanguinité.

Par bonheur, le village n’est, en effet, pas resté totalement refermé sur lui-même, et a constamment accueilli des « immigrants », essentiellement corses, des villages environnants, mais aussi de Balagne ou du Niolu.

Ainsi, il est possible de localiser l’origine de certains des noms « importés » à Carticasi aux XVIII et XIX siècles essentiellement. Ces origines se sont transmises dans les familles, par tradition orale, jusqu’à nos jours. Il s’agit sans doute, le plus souvent, d’hommes venus louer leurs services pour les travaux agricoles ou d’artisans itinérants de passage à Carticasi. Trouvant le village accueillant … et souvent, une compagne à leur goût, ils s’installent, et font souche.
A ce propos, une histoire assez peu connue. Il s’appelle Marc Antoine PIOBETTA et il est né à … Piobetta, pas très loin de Carticasi, à vol d’oiseau, mais juste de l’autre côté de la montagne, à l’est. Il est maître maçon. Elle s’appelle Angèle EXIGA. Son père à elle, est aussi maître maçon, et il est venu de très loin, Olmeto, à côté de Sartène, pour épouser une fille MARI de Carticasi. Angèle et Marc Antoine se plaisent et se marient à Carticasi, en 1874.
Un peu plus tard, ils décident de construire leur maison, juste derrière l’église, une belle et grande maison, avec vue imprenable sur le San Petrone, sur le lieu toujours appelé aujourd’hui « Mercantone ». Ils auront huit enfants, dont trois morts en bas âge, et aucun descendant ne restera au village, tant et si bien que la grande maison ne sera jamais vraiment terminée, et elle menace ruine aujourd’hui.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, le deuxième garçon, Jean-Benoît, part pour la Vendée. Il se fixe à La Roche sur Yon, où il fait de brillantes études, se marie et fonde un foyer. Il finira sa carrière comme inspecteur général de l’Instruction publique, et décédera en 1969, à 83 ans.Stephane Piobetta
Son fils Stéphane naît le 22 juillet 1913 à La Roche sur Yon. Il décroche son baccalauréat en 1930 avec mention « très bien », et réussit le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris (premier à l’écrit, 4ème à l’oral). Il obtient une licence, puis l’agrégation de philosophie, en 1938. En parallèle, il milite à la S.F.I.O., dont il devient cadre, et fait de nombreux voyages à l’étranger. Alors qu’il reçoit sa première affectation comme professeur au lycée de Laon, en 1939, la guerre est déclarée et il est maintenu à l’issue de son service militaire, comme officier. Démobilisé en 1940, il ne peut rejoindre son poste à Laon, en zone occupée. Il rejoint la Résistance puis les Forces combattantes en Afrique du Nord. Il rencontre le Général de Gaulle, mais décline son offre de hautes fonctions au Comité français de la Libération, et rejoint, comme officier, un régiment engagé dans la campagne d’Italie, où il est tué, à 31 ans. Chevalier de la Légion d’Honneur, compagnon de la Libération, croix de guerre 39/45 (4 citations), médaille de la Résistance, il repose dans la crypte de la Sorbonne, à Paris. Son nom a été donné à une place du XIVème arrondissement de Paris, et à un collège de La Roche sur Yon.
Pour en revenir aux immigrants, et un bon croquis valant mieux qu’un long discours, voici leur itinéraire. Les noms figurant en italiques et entre parenthèses sous chaque village sont ceux qui, originaires de ces villages, sont arrivés à Carticasi.

Certains carticasinchi ont quitté le village pour faire de brillantes carrières.

On a vu plus haut le cas de Stéphane PIOBETTA.

Mais il est un cas vraiment extraordinaire :

Agostino BONAVITA est d’une vieille famille de Carticasi. Il épouse, le 4 octobre 1857, à Carticasi, Maria Rosana SERPENTINI. Elle est née à Carticasi, mais sa famille vient de Piedicroce. Ils auront cinq enfants, dont deux garçons. L’aîné s’appelle Charles Baptiste. Il naît le 25 octobre 1863 à Carticasi. A cette époque, la seconde moitié du XIXème siècle, la terre ne suffit plus à nourrir les familles. Les garçons commencent à quitter leur île, souvent pour faire carrière dans les colonies d’Afrique ou d’Extrême-Orient, dans l’armée ou la fonction publique.

C’est dans ce contexte que le jeune Charles Baptiste décide de faire le grand saut. Il part pour le Brésil, et débarque à Rio de Janeiro, où il s’installe, épouse Marie WAGNER, un peu après 1900, et décide de créer une entreprise de fabrication d’éléments de zinc pour l’immobilier, et de mobilier d’extérieur, kiosques, volières et autres gloriettes. Il édite un magnifique catalogue, dont voici la couverture.
Le catalogue

Charles Baptiste est, semble-t-il, rejoint par ses cousins Ange Michel et Marie Lucie BONAVITA, enfants de Tito Fortebono, cousin germain d’Agostino, le père de Charles Baptiste.
Plus tard, Charles Théodore, fils de Charles Baptiste, né en 1908 à Rio, reprend l’entreprise, mais, semble-t-il, sans le talent de son père.
Il y a peu, un petit-fils de Charles Théodore, Leonardo CANETE BONAVITA, sujet brésilien mais résidant britannique, a cherché à retrouver ses ancêtres carticasinchi. Il n’avait alors pas eu le temps de venir découvrir le village de ses ancêtres, mais il pourrait bien y passer un de ces jours !

Il est encore possible de citer un BARIANI, qui fut ingénieur en chef de la radiodiffusion française à Alger. Son fils fut gouverneur des colonies, et son petit-fils député et maire d’arrondissement à Paris.
Un ORSINI fut magistrat en Indochine, un autre, officier de l’école d’aviation à Istres. Aujourd’hui, vous croiserez encore dans le village, et pour longtemps encore, je l’espère, au moins trois avocats, dont un ancien bâtonnier du Barreau de Bastia, et un thérapeute à la renommée internationale … !

Les origines

On l’a dit, le premier peuplement, donc la première ébauche du village, semble s’être organisé autour de deux pôles « stratégiques » : « Cavalle reghja » à l’est et le piton du Pughjale à l’ouest, ces deux emplacements répondant le mieux à des impératifs de sécurité, sur les hauteurs et à l’écart de la voie d’accès naturelle.
Pour éclairer ce propos, notons le compte-rendu de la visite effectuée par Mgr MASCARDI en 1589 : « La chapelle San Stefano est une petite chapelle à nef unique et abside semi-circulaire. Elle est éloignée du village par 200 pas … son toit est couvert de planches et de pierres … les murs sont en pierre et chaux … elle a une seule porte … dans les murs il y a deux petites fenêtres … l’autel est sous une abside peinte … un cimetière entoure l’église ; un campanile en forme d’arc se trouve au-dessus d’elle et abrite une seule cloche … les hommes de Carticasi se plaignent de mourir sans sacrements … comme ils sont plus nombreux qu’au village de San Martino (Erone) le desservant devrait résider à Carticasi et leur donner la moitié des messes ; il devrait aussi concourir pour sa part à la réfection des objets de l’église … »

« … A cinquante pas de San Stefano il y a une église de l’Annunziata, détruite ; ses murs sont construits en pierre et en chaux ; son toit est détruit ; son autel est sous une petite abside en pierre … »
Si la chapelle de San Stefano a bien résisté aux épreuves du temps, on peut constater que l’église de l’Annunziata a aujourd’hui totalement disparu, et qu’elle n’a pas été remplacée par l’église actuelle, beaucoup plus éloignée de San Stefano. Il faut noter également que, si le récit la situe à 50 pas de San Stefano, il ne dit pas dans quelle direction. Toutefois, il est possible de constater que l’ « Aghja Curtinca », où se situerait la maison actuelle de Dominique et Batti Calzarelli, correspond à cette distance.

A part cette disparition, la configuration du village d’aujourd’hui est restée dans la continuité de son histoire. De nouvelles constructions se sont ajoutées, certaines ont disparu ou se sont régénérées, mais la forme générale n’a pas changé, guidée par les contraintes du relief. Aujourd’hui, malheureusement, les nécessités et les tentations de la vie urbaine, ont vidé beaucoup de maisons, où la relève des vieux n’a pas été assurée. Mais c’est un phénomène finalement recent

Petite Chronologie Régionale

1537 : Bustanicu 200 habitants

Sermanu 350 habitants

Alandu 140 habitants

  • 1576 : Cambia : construction de l’église San Quilico.
  • 1644 : Mention faite des chapelles San Stefanu de Carticasi

San Martinu d’Erone

San Ghjustu de Rusio

Santa Maria de Corsoli.

  • 1686 : Carticasi 230 habitants
  • 1789 : La pieve de Vallerustie devient le canton de San Lorenzu.
  • 1794 : Stefanu Terramorsi est député pour la communauté de Carticasi. Il vote pour la Constitution anglo-corse.

La vie à Carticasi

Quelques anciens du village encore vivants et en bonne santé ont connu un Carticasi animé, avec une vie agricole intense, et des maisons bruyantes de cris d’enfants. Mais c’est, en gros, entre 1895 et 1930 que Carticasi a atteint son apogée, avec une population de 400 habitants environ, et une moyenne d’une naissance par mois, avec, sur ce dernier point, deux « pics » en 1859 et 1867 (21 et 22 naissances, soit presque deux par mois !).

EVOLUTION DE LA POPULATION DE CARTICASI

Chiffres fournis par Georges Massoni

Carticasi (2B-3-34-068)

1686 -> 230 1826 -> Abs. 1896 -> 404
1729 -> 111 1831 -> 285 1901 -> 406
1732 -> 111 1836 -> 297 1906 -> 409
1740 -> 33 feu 1841 -> 316 1911 -> 417
1758 -> 32 feu 1846 -> 306 1921 -> 407
1766 -> 182 (40 feu) 1851 -> 331 1926 -> 418
1770 -> 183 (41 feu) 1856 -> 361 1931 -> 381
1787 -> 162 1861 -> 380 1936 -> 356
1790 -> 46 feu 1866 -> 382 1946 -> 205
AN08 -> 182 1872 -> 389 1954 -> 234
AN11 -> Abs. 1876 -> 379 1962 -> 201
1806 -> 222 1881 -> 355 1968 -> 201
1810 -> 228 1886 -> 351 1975 -> 197
1818 -> 201 1891 -> 381 1982 -> 21

1990 -> 18

Ainsi, à l’aide des témoignages, on peut reconstituer une sorte de portrait de Carticasi au début du vingtième siècle.

D’abord, la vie est encore essentiellement agricole. Tous les versants de montagne orientés vers le village, à l’ouest de celui-ci, de l’autre côté de la Casaluna, en particulier vers Erone, sont cultivés, souvent en terrasses. Du blé sur les parcelles les plus importantes. Mais nous sommes bien dans la « Castagniccia » et partout, c’est la châtaigneraie, aussi bien en descendant sur Cambia que, de l’autre côté, vers le sud, en continuant sur le col de St Antoine. Ici comme dans bon nombre de villages, c’est la guerre de 14 qui portera un coup fatal aux activités agricoles, en fauchant beaucoup d’hommes jeunes et en incitant les autres à s’expatrier, abandonnant les travaux très pénibles et de très faible rapport, propres à l’agriculture de montagne, pour s’orienter vers d’autres métiers et d’autres horizons, en particulier liés à l’administration coloniale (Afrique du Nord, Afrique noire, Indochine, …).

Chacun a également son ou ses jardins, produisant fruits et légumes pour les besoins de la famille.

Dans un village aussi modeste, il n’y a pas de commerçants installés dans le but de se développer et de s’enrichir, mais plutôt des artisans qui répondent aux besoins communs et qui vivent le plus souvent d’échanges de services plus que de paiements. L’entraide et la solidarité fonctionnent bien.

On trouve quand même :

– un forgeron, qui ferre les ânes et les mulets. C’est la famille Mattei qui remplit cet office, sur la route de la Fontaine, puis Xavier Sabiani, après son mariage avec Claire Mattei ;

– un cordonnier. La plupart du temps, chaque chef de famille fabrique des chaussures pour les siens. Mais Giuseppe Maria Pometti, puis son fils Charles Benoît ont exercé cette fonction quelques temps, au Pughjale.

Pour le pain quotidien, donc la farine, il y a des moulins sur la rivière (voir plus loin). Le dernier meunier installé sera Jean-Pasquin Calzarelli, qui, avec sa femme et ses onze enfants, ne parviendra pas à sortir de la misère et devra abandonner le métier. En effet, après la guerre de 14-18, les champs de blé locaux ont disparu et il n’y a donc plus assez de travail pour le meunier. Toutefois, le moulin continuera de tourner pour les châtaignes, jusque dans les années 70, avec Joseph Calzarelli.

Le boulanger n’existe pas, à proprement parler. Chaque famille fabrique son pain, cuit dans le four familial ou dans un four banal commun. Toutefois, dans les années 20, Géromine Terramorsi s’est installée comme boulangère, dans la maison de son frère Augustin. Lorsqu’elle arrêtera, c’est l’épicerie d’Henri Terramorsi qui fera dépôt de pain, approvisionné par un boulanger de Ponte Leccia.

Pour la viande, chacun élève ses animaux, mais les Moracchini feront bientôt des tournées régulières, depuis San Lorenzu.

Le type de « commerce » le plus répandu, comme dans tout village qui se respecte, est la buvette ! Les guillemets se justifient, dans la mesure où ces débits de boisson sont beaucoup plus motivés par l’idée de fournir un cadre pour des réunions sympathiques et amicales (sauf exception !), des veillées, des parties de cartes, des discussions sans fin, que par l’appât du gain. A Carticasi, il y en a une « officielle », c’est l’épicerie-buvette de Giuseppin (Josephin) et Anne-Marie Terramorsi, que reprendra leur fils Henri et sa femme Lisette. Aujourd’hui, le commerce n’est plus, mais si on prête bien l’oreille, on entend encore l’écho du bruit des cartes sur le tapis et les exclamations de joie ou de dépit des joueurs acharnés ! Du temps d’Henri, c’est son frère Forbon (Fortebono), lui-même épicier à Cambia, qui le ravitaillait en épicerie en allant s’approvisionner à Corte et à Bastia.

Un peu plus haut, vers la chapelle, Mathieu Orsini, dit « Dreyfus » (on devine aisément pourquoi), tient aussi une épicerie buvette, que sa fille Rose reprendra, avant d’en faire un restaurant pour les amis.

De l’autre côté du village, au Casone, c’est Jacques Alphonse Orsini, dit « Bouche mignonne », qui tient une sorte de bistrot et fait aussi bal, car il est musicien, un talent qu’il transmettra notamment à son petit-fils Simon.

Pour le reste, les sbarazzini (colporteurs) proposent régulièrement, dans leur baluchon porté à dos d’homme ou à dos d’âne, matériel de couture, tissus et petits outils. Des marchands occasionnels apportent huile de Balagne, ou fromages du Niolu. Des artisans d’Orezza rempaillent les chaises, rétament les chaudrons ou vendent de petits meubles.

Les maisons sont, pour la plupart, construites sous la direction de leur futur occupant, avec l’aide d’ouvriers journaliers de passage, souvent italiens, qui repartent une fois le travail terminé…à moins qu’un jupon ne les retienne au village, où ils posent alors leurs outils, pour bâtir leur propre maison !

Le rythme élevé des naissances (voir plus haut) jusqu’à la première guerre mondiale, justifie l’existence d’une école, ou plutôt de deux : les filles dans la « Casanova », maison juste derrière la fontaine sur la place centrale, et les garçons dans la salle actuelle du conseil municipal, adossée à l’église. Plus tard, lorsque la natalité diminuera, cette dernière salle accueillera l’ensemble des enfants, jusque dans les années 50. Certains s’en souviennent encore.

Aujourd’hui, les cris d’enfants ne résonnent plus qu’en été. Il n’y a plus d’école. La dernière naissance au village remonte à 1961. On n’accouche plus à la maison, mais à l’hôpital de Bastia. C’est plus sûr, en cas de difficulté, et, de toute façon, il n’y a plus de sage-femme.

Pendant la saison froide, seuls restent une quinzaine de « fidèles », malgré l’isolement, la neige et le climat montagnard, avec les difficultés de communication et de ravitaillement que cela suppose.

Pendant la belle saison, les familles reviennent, et des commerçants ambulants assurent un approvisionnement à peu près régulier, en pain, viandes, fruits et légumes, complété par quelques courses sur Ponte Leccia ou Corte.

Les moulins

Il s’agit, comme dans toute la région, de moulins à eau. Le problème est que le principal cours d’eau à proximité du village, la Casaluna, si elle est plus forte qu’aujourd’hui, n’en reste pas moins un torrent de montagne, au débit irrégulier. Ce caractère violent et saisonnier interdit de penser à une roue à aubes placée directement dans le courant.

Pour alimenter le moulin de façon plus régulière, la solution classique consistera à détourner en partie le courant, afin de le concentrer dans un canal étroit, donc de le régulariser, et d’utiliser la forte déclivité pour le conduire au dessus du moulin, dans lequel il se déversera, par un conduit vertical, sur toute la hauteur du bâtiment, soit environ 4 à 5 mètres, pour actionner une roue horizontale munie d’ailettes en biais, située tout en bas de l’édifice. L’axe de cette roue retransmet le mouvement de rotation, à l’étage au-dessus, à une meule mobile, qui tourne sur une meule fixe, pour écraser le grain ou la châtaigne séchée, et produire ainsi la farine.

Sur ce principe, trois moulins seront bâtis sur le territoire communal, sur une longueur d’un kilomètre environ. Le plus ancien est sans doute celui qui occupe aujourd’hui la position centrale, et dont il ne reste que quelques pans de mur.

Le moulin Bonavita, le seul mentionné sur le cadastre napoléonien, sous le nom de « Moulin Lamelesi », est le plus éloigné du village, mais aussi le dernier en activité, puisqu’il ne s’arrêtera définitivement que dans les années 70, lorsque Joseph Calzarelli cessera de le faire vivre .

Le moulin Mattéi, juste au pied du village, est construit sur le même modèle, mais sans doute un peu après 1860.

Ces deux derniers moulins étaient équipés chacun de deux jeux de meules, alimentées par le même canal, partagé en deux sur le toit du moulin. Une meule était utilisée pour le blé, l’autre pour les châtaignes. Lorsque le blé n’a plus été planté, les deux meules ont servi pour la farine de châtaigne, en alternance. En effet, la farine de châtaigne, grasse et pâteuse, bloquait le système, qu’il fallait alors fréquemment nettoyer.

Le travail était difficile, ingrat, le rendement modeste, et lorsque la « clientèle » locale s’est raréfiée, il a bien fallu se résoudre à fermer. Les moulins sont aujourd’hui un peu tombés dans l’oubli, mais ils sont toujours là.

L’eau

La rivière, on l’a vu, a longtemps été un lieu de vie indispensable au village : activité des moulins, arrosage des terres, lavage du linge, toilette des habitants, terrain de jeu des enfants, pêche à la truite.

Mais le fait que Carticasi soit un village de montagne lui donne une grande chance : outre la Casaluna, de nombreuses sources, qui naissent sur les hauteurs voisines, lui assurent une alimentation en eau régulière et assez abondante.

Encore faut-il capter cette eau pour pouvoir l’utiliser. Jusqu’au début du XXème siècle, c’est chacun pour soi : chaque famille s’approvisionne avec des moyens de fortune, quitte, pour les femmes et les enfants, à faire de longs trajets avec la cruche ou le seau sur la tête ou à bout de bras.

Au tout début du XXème siècle, la famille Orsini, en la personne de Ghjuvan Pasquino, le maire, fait don à la commune d’une source qui naît sur ses terres, et il organise la canalisation de cette source jusqu’à la place centrale du village, où il fait bâtir la fontaine qui l’anime toujours, et qui vient de fêter son centenaire (1907-2007). Cette fontaine a longtemps servi à l’approvisionnement des familles, mais aussi aux visiteurs traversant le village, et heureux de trouver là une eau claire et fraîche, comme dans beaucoup de villages corses.

On citera juste pour l’anecdote une bonne intention mal récompensée : dans le but de permettre à l’utilisateur de ne pas souffrir des intempéries, pendant quelques années, la fontaine a été « habillée » d’un abri de ciment, sans doute efficace, mais assez peu esthétique ! Une expédition nocturne a mis à bas l’abri en question, sans que le ou les coupables n’aient jamais été découverts …

Une autre contrainte ménagère est ainsi résumée en préambule d’un projet de 1930 : « … les ménagères sont actuellement obligées de parcourir plusieurs kilomètres pour faire leurs lessives, par des chemins impraticables pendant l’hiver… ».

Il s’agit donc de construire un lavoir municipal couvert, au cœur du village ! Le projet est mûrement réfléchi, des plans sont dressés par un architecte de Bastia, les coûts chiffrés, l’emplacement choisi (ce n’est pas un terrain Orsini !). Il sera situé en contrebas du chemin vicinal d’accès au village, et sera alimenté par la fontaine centrale, d’où partira une conduite pour alimenter deux bacs : l’un pour le lavage et l’autre pour le rinçage !

Pourtant, les courageuses ménagères devront continuer, pendant de nombreuses années, à parcourir les kilomètres, par tous les temps, jusqu’à ce qu’elles puissent s’équiper de machines à laver !!

En effet, le beau lavoir municipal restera dans les cartons, à l’état de projet, et ne verra jamais le jour !

C’est à la fin des années 50, début 60, que l’eau courante arrivera dans les maisons. La construction du château d’eau permettra, quelques années plus tard, d’assurer davantage de pression et de régulariser le débit, en particulier pour ceux du Pughjale.

Les maires

Plus modestement, mais leur mérite n’est pas moins grand, il est possible de retrouver, au travers de leurs actes, les élus à la gestion municipale, tout au long de l’histoire du village. Une fois encore, on notera que toutes les grandes familles ont donné un ou plusieurs maires et conseillers municipaux.
Voici donc, telles que les actes peuvent nous les restituer, la liste des maires et quelques conseillers municipaux au fil du temps.
{tab=1820 – 1871}

Giovannangelo TERRAMORSI (1798-1869)

1820

D. MARI

Adjoint :

Giovan Matteo ORSINI

1821

Giacomo Andrea TERRAMORSI (~1790-1873)

Décembre 1830

I.Francesco MARCELLI

Mai 1832

Angelo Santo TERRAMORSI (~1798-1843)

Fin Janvier 1838

CAMPANA

Fin Décembre 1843

Giovannangelo TERRAMORSI (1798-1869)

Avril 1847

Carlo TERRAMORSI (1829-1895)

Octobre 1848

Jean-Ange TERRAMORSI (1798-1869)

Adjoints

ORSINI

Ange-Louis TERRAMORSI (1827-1904)

(clôt le registre de 1869)

Juillet 1855

A partir de 1854 les registres sont rédigés en français et non plus en italien comme au début.

Ange-Louis TERRAMORSI (1827-1904)

Janvier 1870

Antoine-Louis ORSINI (1825-1897)

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Septembre 1871

{tab=1876 – 1885}

Charles TERRAMORSI (1829-1895)

Adjoint :

Durant Antoine CALZARELLI (1841-1934)

Conseillers Municipaux :

Jean-Vitus ORSINI (1832-1909)

François-Jean TERRAMORSI (1868- )

François MARCIADRI (1852-1887)

Juillet 1876

Joseph-Antoine MARI (1828-1901)

Adjoints :

Joseph SANSONI (1837-1885)

Conseillers Municipaux :

Bonaventure RENUCCI (1849- )

Charles TERRAMORSI (1829-1895)

Novembre 1884

Jean-Vitus ORSINI (1832-1909)

Adjoint :

Philippe Marie MATTEI (1835-1915)

Conseillers Municipaux :

Antoine-Louis ORSINI (1825-1897)

Ours Pierre ORSINI (1850-1922)

Ange Louis TERRAMORSI (1827-1904)

Etienne SERPENTINI (1850-1914)

Antoine François ORSINI (1830-1899)

Octobre 1885

{tab=1892}

Jean-Pasquin ORSINI (1867-1949)

Adjoints :

Antoine TERRAMORSI (1871-1946)

Ange-Louis TERRAMORSI (1827-1904)

Jean-André BARIANI (clôt le registre de 1900) (1860-1932)

François Xavier CAMPANA (~1829-1909)

Adjointe déléguée :

Antoinette ORSINI (1885- )

Conseillers Municipaux :

Dominique ORSINI

Calendin RENUCCI (1867-1917)

Joseph Marie TERRAMORSI

Joseph Marie BIAGGINI (1825-1910)

François BONAVITA (~1844- )

Pierre-Simon RENUCCI (1846-1916)

Toussaint Marc SANSONETTI (1855-1933)

Charles Baptiste BONAVITA (1874- 1943)

Jacques André TERRAMORSI (1851-1931)

Benoît TERRAMORSI (1876-1955)

Vincent ORSINI (1861-1932)

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Août 1892

{tab=1911 – 1919}

Jean-André BARIANI (1860-1932)

Adjoint :

Jean-Ange TERRAMORSI (1859-1929)

Conseiller Municipal :

Dominique ORSINI (1856-1938)

Mai 1911

Charles-Baptiste BONAVITA (1874-1943)

Adjoint :

Jean-Ange TERRAMORSI (1859-1929)

Conseiller Municipal :

Jean-André BARIANI (1860-1932)

Jean-Pierre MARTINETTI (1867- )

Charles Mathieu ORSINI (1884-1967)

Auguste CALZARELLI (1872-1943)

Mai 1912

Pierre-Mathieu ORSINI (1892-1979)

Conseiller Municipal :

Antoine TERRAMORSI

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Décembre 1919

{tab=1925 – 1945}

François-Louis ORSINI (1899-1989)

Adjoint :

Antoine TERRAMORSI (1871-1946)

Conseillers Municipaux :

Auguste CALZARELLI (1872-1943)

Jean-André BARIANI (1860-1932)

Pierre Jean ORSINI (1864-1943)

Jacques Alphonse ORSINI

Toussaint Marc ORSINI

Charles Baptiste MARI

Joseph Félix ALBERTINI

Michel MARCIADRI

1925

François-André MATTEI (1882-1964)

Registre de 1944 tenu sur un cahier d’écolier par Jean-Pierre ORSINI, Président de la délégation spéciale et officier d’Etat Civil

Conseiller Municipal :

Charles Mathieu ORSINI (1884-1967)

Août 1936

Jean-Pierre ORSINI (1888-1961)

Adjoint :

Sébastien TERRAMORSI

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1945

{tab=1950 – 1983}

Bonaventure RENUCCI

Conseiller Municipal :

Henri TERRAMORSI

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1950

Jean RENUCCI

Adjoint :

François SAROCHI

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1983

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{/tabs}

Les instituteurs et les garde-champêtres

La liste de quelques instituteurs ayant exercé à Carticasi
Un autre personnage important dans un village, parce qu’il vivait les problèmes au quotidien et devait souvent les régler au mieux, puisqu’il représentait l’autorité : le garde-champêtre
{tab=Liste des instituteurs}

Orso Maria AGOSTINI ?

1843 ?

Matteo SALICETI (~1830- )

1852

Francesco Antonio MORACCHINI (1830-1882)

1856 à 1882

Pierre Louis ANGELI (~1840- )

Charles Baptiste BONAVITA (1863- )

1885 à 1887

Joseph MANZAGGI

1887

Jean Benoît ORSINI (1860- )

1889 à 1903

François SABIANI (1875- )

1903 à 1905

Pierre Xavier BARIANI (1908- )

1933

Auguste Léon Pierre CORBIER (~1920- )

1950 ?

OPPISI Annonciade

1956/1957

{tab=Liste des garde-champêtres}

Orso Santo BARIANI (1826-1858)

Paccheco TERRAMORSI (1833- )

1852

Jean Pasquin BARIANI (1863- )

1872

Gian Battista TERRAMORSI (1845-1878)

1878

Maurizio ORSINI (1835-1917)

1886

Jacques Alphonse CALZARELLI

Garde forestier à partir de 1863

Domenico TERRAMORSI (1838-1888)

Avant 1888

Saverio RENUCCI (1840-1917)

1890 à 1907

Antoine Sébastien POMETTI (1875-1954)

1908 à 1910

Antoine TERRAMORSI (

1910 à

{/tabs}
Il n’y aura pas de conclusion à cette modeste chronique, parce qu’elle sera toujours à écrire. Je me suis efforcé de retrouver quelques trop rares documents, et de rapporter les témoignages que l’on a bien voulu me confier. J’espère ne pas les avoir déformés. Aujourd’hui, le village est toujours là, même si ses familles sont éclatées aux quatre vents. Les aînés s’en vont, mais les jeunes reviennent toujours, un jour ou l’autre, reconnaître leurs racines.